
Barthel Beham, Deux mangeurs de fous, gravure sur bois, 27.5×23.3cm, vers 1524, Berlin, Kupferstichkabinett, n°inv. 873-1891
Appel à communication : « Dévorer la chair, cannibalisme et manducation dans l’art des Temps modernes (XVe-XVIIIe siècles) » (Villeneuve d’Ascq, Université de Lille, 6 novembre 2026)
Argumentaire
Dans son journal de bord de 1492-1493, Christophe Colomb rapporte son échange sur l’île de Guanahani avec la tribu des Tainos à propos des Caribs, un peuple ennemi décrit comme dangereux et mangeur d’hommes : « tous ces gens rencontrés jusqu’à aujourd’hui ont une immense crainte des caniba ou canima […] [qui] n’avaient qu’un seul œil et une face de chien. » Dès sa conceptualisation, le cannibale est une figure de l’altérité tant par ses pratiques que par son apparence physique relevant de l’hybridité. S’il est donc fortement connoté et si l’acte de manger ses semblables est marqué par une grande complexité terminologique, le terme de cannibale reste l’un des mots les plus employés, tant par la communauté scientifique que dans le langage populaire.
Jusqu’à la Renaissance, le cannibalisme est un motif relativement rare dans l’art occidental. À partir des XVe et XVIe siècles, plusieurs récits de voyageurs emblématiques sont accompagnés d’illustrations de cannibalisme et diffusent à grande échelle ce motif à travers l’Occident, l’associant en majorité aux pratiques de populations extra européennes. Les artistes de la Renaissance bénéficient ainsi d’une quantité non négligeable de modèles considérés comme exotiques de récits et scènes d’anthropophagie, d’infanticide et de profanation de dépouilles. Cependant, notre objectif est également d’interroger l’insertion de ce thème dans un contexte européen, sujet moins étudié que son versant étranger. Nous nous appuyons ainsi sur des notions anthropo-historiques, sur le développement des récits historiques comme fictifs de ces actes. Mais le cœur de notre sujet reste l’image dans la première et seconde modernité (XVe-XVIIIe siècles), laquelle reflète une anthropophagie fantasmée mais appuyée sur des récits où réalité et fiction ne cessent de s’entremêler.
On trouvera ainsi parmi les thèmes qui pourront – sans exhaustivité – être abordés durant cette journée d’étude, la manière dont l’altérité, cause ou conséquence de l’acte cannibale, se retrouve dans les motifs du quotidien, comme dans la gravure d’Adam Berg (Scène d’anthropophagie, Reuss et Littau, 1573). Un autre angle d’approche de ce vaste sujet pourrait être la manière dont il cristallise l’opposition entre une culture populaire, proche parfois du féérique ou du folklore, et une culture théologique chrétienne où les actes de manducation sont pourtant légion. Enfin, sur un plan plus matériel, se pose la question de ce qui est ingéré lors de ces moments cannibales. Quelle partie de l’homme est consommée : chair, peau, graisse, cendres mais aussi le sang ou les os. Entrerait ainsi en jeu la manière dont les différents médiums, et notamment la peinture, parviennent à une mimesis de ces corps devenus aliments.
Modalités de candidature
La journée d’études se déroulera le vendredi 6 novembre 2026 à l’Université de Lille (Campus Pont-de-Bois). Les propositions de communication devront nous parvenir avant le 15 mai 2026 sous forme d’un abstract composé d’un titre provisoire, d’un résumé de communication (500 mots max.) et d’une courte biographie aux deux adresses suivantes : pi**************@********le.fr ; fa**************@********le.fr. Les participants sont encouragés à prendre en charge les frais de transports et/ou d’hébergement auprès de leur institution de rattachement.
Comité d’organisation
Pierre Tchekhoff, Université de Lille ; Fabien Lacouture, Université de Lille.
Bibliographie
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HALM-TISSERANT Monique, Cannibalisme et immortalité, L’enfant dans le chaudron en Grèce ancienne, Paris, 1993
LANCRE Pierre de, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traité des sorciers et de la sorcellerie, Paris, N. Buon, 1613 [1612]
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