« D’après nature ». Pratique, théorie et limites d’un paradigme artistique
Au terme des deux années consacrées au sujet bi-annuel « Nature » (2024-2026), dirigé par Peter Geimer et Pierre Wat, les boursières du Centre allemand d’histoire de l’art organisent ce colloque international consacré à l’examen du principe artistique « d’après nature ».
L’histoire de l’art occidentale n’a cessé de mesurer sa propre pratique à l’aune d’une formule dont l’évidence apparente masque une profonde instabilité. L’étude du syntagme « d’après nature » suppose un modèle, une fidélité, une distance, mais chacun de ces termes se dérobe dès qu’on l’examine de près. Prendre la nature pour modèle engage en effet une question que les traités artistiques européens ont continuellement reformulée depuis le XIIIe siècle, celle de savoir ce que peut signifier travailler « sur le vif », ad vivum, nach dem Leben ou naer het leven, lorsque le modèle lui-même échappe à toute évidence, qu’il s’agisse d’un paysage fertile, d’un cadavre, d’un animal naturalisé ou encore d’une plante déjà fanée au moment où l’artiste la saisit. Le vivant et son absence se rejoignent dans une même exigence de captation, où la préposition « après » inscrit dans la formule une temporalité à la fois ambiguë et féconde. L’œuvre vient après la nature, elle en garde la trace et en devient le souvenir. À l’heure de l’anthropocène, cette simple dimension temporelle prend un sens nouveau et plus grave, celui d’une mémoire d’un monde en train de disparaître.
L’instabilité du syntagme n’est pas seulement sémantique, elle est aussi institutionnelle et politique. À partir du XVIIe siècle, les académies organisent l’apprentissage de la gravure à la bosse puis au modèle vivant, plaçant paradoxalement le « naturel » au sommet d’un édifice pédagogique entièrement artificiel. Cette gradation révèle que la revendication de vérité attachée au principe « d’après nature » ne va jamais sans une part de construction, voire de trahison du réel qu’elle prétend saisir. La même ambiguïté traverse les usages scientifiques et coloniaux de la formule, pour lesquels dessiner, mouler ou photographier « d’après nature » s’inscrit dans des dispositifs de savoir au service de logiques de domination. La couleur ou encore le choix des éléments représentés participent à construire l’évidence de hiérarchies construites.
Ce colloque souhaite dès lors interroger, sans limite de période ni d’aire géographique, la manière dont ce principe s’est constitué, institutionnalisé, puis progressivement modifié, jusqu’à ce que le « d’après nature » se mue aujourd’hui en un « après la nature », désignant notre condition contemporaine dans son double sens chronologique et épistémologique.
Les manifestations auront lieu en langue française et anglaise.
Entrée libre (dans la limite des places disponibles)
Conception : Clara Lespessailles (École du Louvre – EPHE / DFK Paris), Clémence Fort (École normale supérieure – PSL / DFK Paris), Claire Sourdin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / DFK Paris)
Conception : Clara Lespessailles (École du Louvre – EPHE / DFK Paris), Clémence Fort (École normale supérieure – PSL / DFK Paris), Claire Sourdin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / DFK Paris)
Programme
Jeudi 8 octobre 2026 / Thursday 8 October 2026
14.00 Mots d’accueil / Welcome
Peter Geimer (DFK Paris) et Pierre Wat (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
14.15 Introduction
Clara Lespessailles (École du Louvre – EPHE / DFK Paris), Clémence Fort (École normale supérieure – PSL / DFK Paris), Claire Sourdin (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / DFK Paris)
SESSION 1 GÉNÉALOGIE ET INSTITUTIONNALISATION D’UN PRINCIPE / THE ORIGINS AND INSTITUTIONALISATION OF A PRINCIPLE
Modération : Clara Lespessailles
14.30 « Ad vivum », « Naer het leven », « D’après nature ». A Protean Promise and its Shifts between 14th and 17th Century
Robert Felfe (University of Graz)
15.10 « Ad vivum vs. Allégorie ? »
Sachiko Kusukawa (University of Cambridge)
15.50 – 16.20 Pause / Break
16.20 The White Rainbow. Imitation of Nature as a Search for Nature
Frank Fehrenbach (University of Hamburg)
17.00 Naturalism and Camouflage. Towards an ethology of image-making
Caroline van Eck (University of Cambridge)
17.40 – 18.30 Pause / Break
ENTRETIEN AVEC L’ARTISTE / ARTIST TALK
18.30 Jérémie Lenoir en conversation avec Pierre Wat (en français)
19.30 Fin de la première journée / End of the first day
Cocktail au / Cocktail at the DFK Paris
Vendredi 9 octobre 2026 / Friday 9 October 2026
SESSION 2 PRATIQUES ET SAVOIRS SCIENTIFIQUES / SCIENTIFIC PRACTICES AND FORMS OF KNOWLEDGE
Modération : Clémence Fort
9.30 « Un dessin fidèle est éternel comme la nature ». The nature of the pathological image in Jean Cruveilhier’s Anatomie pathologique
Mechthild Fend (Goethe University Frankfurt)
10.10 Rosa Luxemburg’s Herbarium. On the Preservation of « Nature » as a Mode of Self-Care
Michael Klipphahn-Karge (Academy of Fine Arts Leipzig – HGB)
10.50 – 11.20 Pause / Break
11.20 Le moulage d’après nature : objectivité mécanique et régimes de visibilité des races humaines dans l’anthropologie physique du XIXe siècle (1830–1870)
Nancy Ba (Sorbonne Université, Centre André-Chastel)
12.00 – 14.00 Pause déjeuner / Lunch break
SESSION 3 CRISES ET DÉPASSEMENTS / CRISES AND BEYOND
Modération : Claire Sourdin
14.00 Au-delà de l’imitation : l’appel de la matière
Sarah Ohana (Université Paris Cité)
14.40 Seeing at a distance? Claims to lifelikeness in early modern European travel accounts
Thomas Balfe (The Warburg Institute London)
15.20 – 15.50 Pause / Break
15.50 Histoires naturelles du cinéma
Alice Leroy (Université Gustave Eiffel)
16.30 Exhibitions After Nature: Observations of the Ecological Crisis on Display
Friederike Schäfer (Berlin-Brandenburg Academy of Sciences and Humanities)
17.10 Fin du colloque / End of the conference
L’équipe du sujet bi-annuel / Team of the bi-annual theme « Nature » (2024–2026)
Direction
Peter Geimer (Director of the DFK Paris)
Pierre Wat (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Coordination scientifique / Scientific coordination
Franziska Solte
Boursières / Fellows
Coline Desportes : Tisser la nature pour construire la nation ? Tapisseries du Sénégal indépendant (1960–1980)
Clémence Fort : Nature coloniale et culture de la curiosité : les collections d’americana en France (v. 1700–1763)
Clara Lespessailles : L’idée et l’expérience de Nature chez les élèves d’Ingres
Pauline Mari : « Chasser le naturel ». Les effractions animales dans un cinéma classique
Affiche_Daprès Nature_2026 (1): François Boucher et la nature : le paysage comme lieu de l’écart (1725–1770)
