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ppel à contributions
Paysages-catastrophes. Histoire, esthétique et politique du désastre (xvie-xxie siècle),
sous la direction de Richard Bégin, Jan Blanc, Christophe Loir et Denis Ribouillault
Présentation générale
Ce volume collectif explore la notion de paysage-catastrophe, entendue comme la rencontre entre la dévastation matérielle d’un lieu et sa reconstruction symbolique dans les arts, les lettres et les pratiques sociales. À la fois réalité géographique et construction culturelle, le paysage-catastrophe se situe à la croisée de la ruine et de la mémoire, du trauma et de l’image, du politique et de l’esthétique (Hewitt 1983 ; Boltanski et Thévenot 1991 ; Walter 2022).
L’ouvrage s’inscrit dans la continuité des réflexions sur le régime esthétique du désastre (Schoentjes 2015 ; Virilio 2005), sur les figures de la ruine (Yablon 2019 ; Dillon 2011 ; Walter 2022) et sur les formes sensibles de l’Anthropocène (Latour 2017 ; Demos 2016 ; Chakrabarty 2021). Il interroge la manière dont les sociétés, du xvie au xxie siècle, ont perçu, figuré et transformé leurs paysages détruits, en les érigeant en miroirs des crises écologiques, politiques et morales.
Le paysage-catastrophe est ainsi défini comme un dispositif de sens : il permet de comprendre comment la perte devient savoir, comment la destruction produit du sens, comment la ruine devient archive.
I. Fondements conceptuels et historiques : penser le paysage-catastrophe
Le désastre, longtemps lu comme signe divin, devient à l’époque moderne un phénomène interprété par la science, la philosophie et l’art. Cette partie retrace la généalogie intellectuelle du désastre, du trauma théologique médiéval à la catastrophe naturalisée des Lumières (Delumeau 1978 ; Koselleck 1989). Elle examine comment les tremblements de terre, incendies, pestes ou éruptions volcaniques ont transformé le rapport au monde et inauguré une nouvelle esthétique de la destruction (Starobinski 1989 ; Walter 2022). L’analyse des textes savants, des chroniques et des œuvres picturales révèle la construction progressive d’un regard paysager sur le désastre — un regard à la fois scientifique, moral et esthétique. De manière concomitante, on pourra interroger le concept même de paysage comme annonciateur de catastrophe, dans la mesure où le concept naît d’un rapport au territoire marqué par des structures de distanciation, d’abstraction et de domination qui ont souvent conduit à des catastrophes environnementales et humaines (Mitchell, 2002). Plus largement, la notion de paysage-catastrophe engage à réfléchir à l’idée d’évènement, à la stupeur, à l’instant de la catastrophe. D’étendue spatiale, le paysage se fait marqueur de temporalités variables et complexes qu’il s’agit d’étudier et qui peuvent notamment relever du processus (Revet 2011).
Axes possibles :
Naissance du concept de catastrophe entre providence et nature (xvie–xviiie siècle).
Catastrophe et structure sociale (Delumeau 1978).
Le regard paysager sur la ruine : du sublime de Burke à la topographie du désastre (Koselleck 1989).
Catastrophes lentes et temporalités diffuses (Nixon 2011 ; Bonneuil et Fressoz 2013).
Critique postmarxiste du concept de paysage comme forme de domination territoriale (Mitchell 2002).
II. Mémoire et ruine : traces, silences et reconstructions
Le paysage-catastrophe fonctionne comme une archive du désastre. Les ruines ne sont pas des restes inertes : elles sont porteuses de mémoire, de silence et de pouvoir (Benjamin 1982 ; Choay 1992 ; Hell 2004). Cette partie interroge les politiques de la mémoire : conserver, effacer, commémorer ou transformer en examinant la manière dont des territoires affectés par des destructions deviennent lisibles comme paysages de l’après-coup. Il ne s’agit donc pas d’aborder la ruine comme motif, genre ou catégorie esthétique autonome, mais d’analyser le moment où une destruction, brutale ou lente, spectaculaire ou diffuse, s’inscrit dans un espace et contribue à le reconfigurer. Vestiges, décombres, friches industrielles, sites contaminés, lacunes urbaines ou végétations de reprise ne seront pas étudiés pour eux-mêmes, mais comme les effets matériels et symboliques d’événements ou de processus dont ils construisent la mémoire, orientent l’interprétation et permettent, parfois, d’attribuer les causes et les responsabilités. Les ruines de guerre, les friches industrielles ou les sites contaminés témoignent ainsi d’un rapport ambivalent au passé : elles incarnent à la fois la mélancolie de la perte et la promesse d’un recommencement (Dillon 2011 ; Huyssen 2003). Le paysage de l’après-coup résulte d’opérations souvent concurrentes — conserver ou déblayer, restaurer ou reconstruire, monumentaliser ou banaliser, documenter ou dissimuler, réhabiter ou interdire — qui engagent des acteurs, des institutions et des techniques variés. Ces choix transforment les traces en preuves, en archives, en monuments, en ressources patrimoniales, mais aussi en stigmates ou en supports de revendication. L’analyse croisera les approches patrimoniales, artistiques et anthropologiques du souvenir collectif afin de comprendre comment la catastrophe se prolonge, s’efface ou se réactive dans le paysage. Elle portera également sur les dispositifs — images, récits, cartes, rites, pratiques habitantes, médiations muséales — qui organisent la visibilité de ce qui a été détruit et configurent les régimes de mémoire.
Axes possibles :
Politiques du souvenir et du silence (Choay 1992 ; Huyssen 2003).
Ruine comme archive et comme œuvre (Benjamin 1982 ; Dillon 2011).
Mémoire des guerres, catastrophes industrielles et écologiques (Sturken 1997 ; Didi-Huberman 2003).
Patrimonialisation du désastre et mémoire visuelle (Yablon 2019 ; Walter 2022).
III. Esthétiques du désastre : formes, images et sons
De Turner à Burtynsky, de Piranèse à Salgado, les artistes transforment la destruction en spectacle visuel et en expérience critique (Demos 2016 ; Virilio 2005). Cette partie analyse les formes esthétiques du désastre, entre sublime, grotesque et « toxic beauty » (Morton 2013 ; Danowski et Viveiros de Castro 2017). Elle s’intéresse aux tensions entre fascination et éthique : comment représenter l’irreprésentable ? comment montrer sans glorifier ? comment écouter les paysages du silence (Bijsterveld 2008 ; Labelle 2018) ? En convoquant les arts plastiques, la photographie, le cinéma et le son, cette section pense le désastre comme une expérience sensorielle et politique.
Axes possibles :
Sublime naturel et sublime technologique (Morton 2013).
Esthétique du chaos et du silence (Virilio 2005 ; Labelle 2018).
La ruine comme critique sociale (Dillon 2011 ; Yablon 2019).
Représenter l’effondrement : art numérique, films catastrophes, jeux vidéo (Demos 2016 ; Parikka 2015).
IV. Catastrophes écologiques modernes et contemporaines : nature, pollution et Anthropocène
L’Anthropocène a transformé la catastrophe en condition universelle : incendies, fonte des glaces, pollutions industrielles, destructions massives de la biodiversité. Cette partie analyse les paysages écologiques du désastre — espaces où la nature devient archive de la crise (Bonneuil et Fressoz 2013 ; Chakrabarty 2021). Loin d’un catastrophisme passif, ces analyses abordent les esthétiques de la survivance et les tentatives artistiques de rendre visible la « violence lente », voire invisible, du changement climatique (Nixon 2011 ; Demos 2016 ; Tsing 2015). Le paysage-catastrophe devient ainsi un instrument critique, révélant les logiques d’exploitation du vivant et de colonisation des territoires (Danowski et Viveiros de Castro 2017).
Axes possibles :
Paysages contaminés et temporalités de la pollution (Nixon 2011).
Catastrophes lentes et effondrement du vivant (Tsing 2015 ; Morton 2013).
Représentations artistiques de l’Anthropocène (Latour 2017 ; Demos 2016).
Vers une écologie de la perception : art et témoignage environnemental (Chakrabarty 2021).
V. Politiques du désastre et horizons du paysage : reconstruire, réparer, habiter
Penser la catastrophe engage la question de la réparation : que faire des ruines, des sols pollués, des mémoires blessées ? Cette dernière partie interroge les formes politiques et éthiques de la reconstruction — architecturale, artistique, symbolique (Latour 2017 ; Haraway 2016). Le paysage-catastrophe est ici envisagé comme un laboratoire du commun : lieu de la solastalgie (ou détresse environnementale) où peuvent se réinventer la solidarité, la justice environnementale et la cohabitation avec le vivant (Sennett 2018 ; Papenheim et Stalder 2022). Les contributions explorent les gestes de soin, les projets urbains post-crise, les récits d’anticipation et les esthétiques de la résilience.
Axes possibles :
Urbanisme post-catastrophe et politiques du rebâtir (Sennett 2018).
Justice environnementale et géographies inégales du risque (Nixon 2011 ; Demos 2016).
Art, soin et réparation (Haraway 2016 ; Latour 2017).
Habiter après le désastre : esthétique du commun (Papenheim et Stalder 2022).
Format
Le format proposé pour les articles est de 20.000 signes (notes exclues) qui pourront être accompagnés d’un maximum de 5 illustrations (de qualité, libres de droit et/ou à la charge des autrices/auteurs).
Ils devront être rédigés directement en français et obligatoirement comporter un volet critique qui interroge sur un plan historiographique, conceptuel, philosophique et/ou historique les notions de paysage et de catastrophe, leur(s) articulation(s) et, partant, la portée heuristique et herméneutique que le mot-composé « paysage-catastrophe » peut renfermer.
L’ouvrage s’entend ainsi, non pas comme un catalogue de cas d’études spécifiques, potentiellement infini, mais comme un ensemble de réflexions ancrées dans des analyses ciblées qui permettent de penser le concept de paysage-catastrophe. Les articles ne sont pas limités à un genre (arts visuels, arts médiatiques, performance, etc.) ou à une discipline spécifique (histoire, histoire environnementale, histoire de l’art, de l’architecture, du cinéma et des médias audiovisuels, jeux vidéo, anthropologie, philosophie, etc.).
Les éditeurs sont également intéressés par des propositions émanant d’artistes s’inscrivant dans une approche de recherche-création.
Ils invitent en général à adopter des postures interdisciplinaires et, ce faisant, à interroger les spécificités des historiographies du paysage et de la catastrophe inhérentes à chaque discipline.
Calendrier
Les propositions, composées d’un titre, d’un résumé de 3 000 signes au maximum et d’une brève notice bio-bibliographique, devront expliciter le corpus, la méthode et la manière dont l’étude contribue à problématiser l’articulation entre paysage et catastrophe.
15 octobre 2026 : date limite d’envoi des propositions.
15 novembre 2026 : notification de la décision du comité éditorial.
15 avril 2027 : remise des articles complets.
15 juillet 2027 : retour des évaluations et des demandes de révision.
15 octobre 2027 : remise des versions définitives.
2028 : publication envisagée du volume.
Merci d’envoyer vos propositions à l’adresse suivante :
pa*****************@***il.com
Bibliographie sélective
AFEISSA, Hicham Stéphane. La Fin du monde et de l’humanité. Essai de généalogie du discours écologique, Paris : PUF, 2014.
AKOPYAN, Ovanes, ROSENTHAL, David (dir.). Disaster in the Early Modern World. Examinations, Representations, Interventions, New York : Routledge, 2024.
BEAU, Rémi, Éthique de la nature ordinaire. Paris : Éditions de la Sorbonne, 2017.
BÉGIN, Richard, « D’un sublime post-apocalyptique : 28 Days Later et les figures du présentisme », in Philosophie et cinéma, éd. Jean-Louis Déotte, Paris : L’Harmattan, 2011, p. 13-34.
—, « Dans la douleur des autres : désastre, mobilité et culture numérique », Appareil, XV, 2015, http://appareil.revues.org/1259
BENJAMIN, Walter. Das Passagen-Werk [1927-1940]. Francfort : Suhrkamp, 1982 ; trad. fr. Paris, capitale du xixe siècle : le livre des passages. Paris : Éditions du Cerf, 1989.
BIJSTERVELD, Karin. Mechanical Sound : Technology, Culture, and Public Problems of Noise in the Twentieth Century. Cambridge (Mass.) : MIT Press, 2008.
BLANC, Jan, « La Calabre, terre sublime ? Sir William Hamilton et les séismes de Calabre de 1783–1784 », in Le Voyage à Crotone : découvrir la Calabre de l’Antiquité à nos jours, éd. Lorenz Baumer, Patricia Birchler Emery & Matteo Campagnolo, Berne, Peter Lang, 2014, p. 89–98.
—, « Sensible Natures : Allart van Everdingen and the Tradition of Sublime Landscape in 17th-Century Dutch Painting », Journal of the Historians of Netherlandish Art, VIII, 2, 2016, https://jhna.org/articles/allart-van-everdingen-tradition-sublime-landscape-seventeenth-century-dutch-painting/
BOLTANSKI, Luc & Laurent THÉVENOT. De la justification : les économies de la grandeur. Paris : Gallimard, 1991.
BONNEUIL, Christophe & Jean-Baptiste FRESSOZ. L’Événement Anthropocène : la Terre, l’histoire et nous. Paris : Seuil, 2013.
BOURG, Dominique, JOLY, Pierre-Benoît, KAUFMANN, Alain (dir.), Du risque à la menace. Penser la catastrophe. Paris : PUF, 2013.
CHAKRABARTY, Dipesh. The Climate of History in a Planetary Age. Chicago : University of Chicago Press, 2021.
CHOAY, Françoise. L’Allégorie du patrimoine. Paris : Seuil, 1992.
DANOWSKI, Déborah & Eduardo VIVEIROS DE CASTRO. The Ends of the World [2014]. Cambridge : Polity Press, 2017.
DE MARTINO, Ernesto. La fine del mondo : contributo all’analisi delle apocalissi culturali. Turin : Einaudi, 1977 ; trad. fr. La Fin du monde : essai sur les apocalypses culturelles. Paris : Éditions de l’EHESS, 2016.
DELUMEAU, Jean. Le Péché et la peur : la culpabilisation en Occident (xiiie–xviiie siècles). Paris : Fayard, 1983.
DEMOS, T. J. Decolonizing Nature : Contemporary Art and the Politics of Ecology. Berlin : Sternberg Press, 2016.
DEMOS, T. J. Beyond the World’s End : Arts of Living at the Crossing. Durham : Duke University Press, 2020.
DIDI-HUBERMAN, Georges. Devant le temps : histoire de l’art et anachronisme des images. Paris : Minuit, 2000.
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DILLON, Brian. Ruins. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 2011.
FERRIER, Michaël. Fukushima, récit d’un désastre. Paris : Gallimard, 2012.
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FRESSOZ, Jean-Baptiste, LOCHER, Fabien, Les Révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique (XVe-XXe siècle), Paris : Seuil, 2020.
GRAHAM, Stephen. Cities under Siege : The New Military Urbanism. Londres : Verso, 2010.
HARAWAY, Donna. Staying with the Trouble : Making Kin in the Chthulucene. Durham : Duke University Press, 2016 ; trad. fr. Vivre avec le trouble. Paris : Éditions Les Liens qui libèrent, 2020.
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PATRIZIO, Andrew. The Ecological Eye : Assembling an Ecocritical Art History. Manchester : Manchester University Press, 2019.
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YABLON, Nick. Remembrance of Things Present : The Invention of the Time Capsule. Chicago : University of Chicago Press, 2019.
