L’HAR et la Manière (Nanterre, 16 Nov 26)

L’HAR et la manière : réflexivité dans l’apprentissage de la recherche

« Why do we dig? Because paleontology is science and science
is about the truth and there is truth in these rocks. »
Dr. Alan Grant in Jurassic World Dominion (Trevorrow C., 2022)

Faire de la science est un enjeu majeur dans le domaine de la recherche. Les sphères les plus légitimes de sa production sont historiquement celles des sciences naturelles. La biologie, l’astronomie ou encore la paléontologie sont autant de disciplines dont nul ne songerait à contester la valeur scientifique. L’artifice aurait été trompeur s’il s’était agi ici de poursuivre en posant la question de la légitimité des humanités au sein du champ scientifique. Les sciences humaines et sociales (SHS) ont depuis longtemps déjà établi leur place parmi les savoirs légitimes et cette journée d’étude n’a pas pour but de réaffirmer la pertinence de leur objet et la rigueur de leur méthode. L’objet de la journée d’étude est plutôt de sonder ce que la dimension scientifique de nos disciplines implique dans notre exercice de la recherche universitaire.

L’Unité de Recherche Histoire des arts et des représentations (HAR), où est organisée cette journée d’étude, est un lieu singulier de la recherche universitaire en histoire et théories des arts et incarne à bien des égards les réflexions qui animent les SHS. Partageant a priori la même organisation fonctionnelle que les laboratoires de sciences naturelles, le laboratoire HAR revendique donc sur la forme aussi la légitimité du travail scientifique qui y est produit. Ainsi, que peut-on dire de la nature de la science émanant de ces lieux a priori dépourvus d’outils permettant une connaissance rationnelle du réel (microscopes, calculateurs, etc.) ? Car, comme le démontrent Latour et Woolgar dans La Vie de laboratoire (1993), la production de la science n’est pas le fruit d’une objectivité transcendante, attachée a priori aux sciences naturelles, mais elle dépend de stratégies relevant de la construction sociale du fait scientifique. Ainsi, au sein du champ de la recherche en art, quelles formes prennent les stratégies mises en place afin de produire l’effet de réalité qu’évoquent les auteurs ?

Les débats épistémologiques agitent de manière relativement homogène toutes les disciplines scientifiques en posant la question existentielle de « comment fait-on notre science ? ». Existe-t-il effectivement une singularité de la pratique de la recherche en sciences humaines et sociales ? Et si oui, est-elle déterminée, comme l’a écrit Max Weber, par l’éternelle jeunesse de nos disciplines attachées à leur dimension essentiellement historique, se heurtant ainsi à « la fragilité de toutes les constructions idéaltypiques » (Weber, 1965) ? Ou bien au contraire, arriveront-elles un jour à maturité, cette dernière étant déterminée, toujours selon Weber, par une capacité à « dépasser l’idéaltype pour autant qu’on lui attribue une validité empirique ou la valeur d’un concept générique » (Weber, 1965) ? Dans le champ des études cinématographiques, par exemple, pour Malcolm Turvey, le débat est tranché : contrairement aux théories avancées par les sciences naturelles, les théories du cinéma concernent ce que l’être humain sait et fait déjà. Au-delà des pratiques collectives institutionnelles, Donna Haraway pointe également, dans « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle » (2007), le rôle du positionnement du sujet énonciateur, au sein d’un contexte historique donné, dans l’élaboration de l’objectivité du savoir scientifique. Quels sont alors les effets de la neutralité en tant que point de vue surplombant et désincarné dans la production des savoirs scientifiques dans les disciplines artistiques ? Pierre Bourdieu a, entre autres, abordé ces questionnements en sociologie à travers son projet de critique de la science, qui culmine avec la parution de l’ouvrage en 2001 Science de la science et réflexivité. Dans cette perspective, il défend la nécessité d’une « objectivation participante » de la part des chercheur·euses, qui consiste à faire apparaître le rapport subjectif de ces dernier·ères à leur objet d’étude. Mais cette démarche de réflexivité revêt aussi, dans la pensée de Bourdieu, une dimension collective, celle de mettre à jour les impensés structurels de la discipline scientifique (dans son cas, sociologique) : « cette réflexivité n’est pas réductible à la réflexion sur soi d’un je pense (cogito) pensant un objet (cogitum) qui ne serait autre que lui-même. C’est l’image qui est renvoyée à un sujet connaissant par d’autres sujets connaissant. » (Bourdieu, 2001 : 15)

Cette journée d’étude interdisciplinaire, ouverte à tous et toutes les doctorant·es, se veut ainsi le lieu d’une réflexion sur la création de la scientificité dans les disciplines de l’histoire et de la théorie des arts et des représentations, au croisement de l’expérience partagée des pratiques de la recherche et de la position « située » du ou de la chercheur·euse comme sujet producteur de la connaissance. À l’occasion de cette journée d’étude, les doctorant·es sont invité·es à adopter une perspective réflexive sur leur propre travail de recherche, en explorant, par exemple les divers partis-pris méthodologiques qui en déterminent l’avancée et le résultat. Les axes évoqués ci-après ont pour but de proposer différentes entrées sur le sujet de la réflexivité. Chacun·e pourra inscrire sa proposition au sein d’un ou plusieurs axes et/ou en explorer de nouveaux.

Axes problématiques

I : Objectivité et subjectivité

Dans un célèbre article intitulé « Esthétique et vérité » (1999), Howard Becker dissipe l’illusion objectiviste en évoquant le débat qu’ont eu les anthropologues Mead et Bateson au sujet du positionnement d’une caméra sur leur terrain. Mettant ainsi en lumière cette tension entre objectivité et subjectivité, il souligne tout l’intérêt que représente le fait d’expliciter les conditions de possibilité de la recherche elle-même. Qui sommes-nous et d’où parlons-nous ? En quoi cela influence-t-il la perception que nous avons du monde et, en retour, comment le monde influence-t-il notre propre perception ?

Ces réflexions ouvrent sur ce qu’il est commun de nommer les nouvelles épistémologies. Citons l’exemple des travaux de Linda Nochlin, notamment « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? » (1993), qui ont participé à la mise au jour des fondations patriarcales du canon en histoire de l’art ou encore, dans le champ des études cinématographiques, la théorie du « male gaze » de Laura Mulvey, qui révèle la manière dont le regard masculin structure les productions cinématographiques, aussi bien du point de vue de la forme que celui de l’expérience de visionnage. Ces disciplines, loin d’être de pures expériences de pensée revendiquant une forme d’objectivité, se sont construites autour d’impensés dominants (androcentrés, ethnocentrés, patriarcaux, etc.) que le retour à une subjectivité méthodologique a permis de mettre à mal. Ainsi, comment ces nouvelles épistémologies transforment-elles les méthodologies de la recherche ?

II : être affecté par son objet

Jeanne Favret-Saada publie en 1977 Les Mots, la Mort, les Sorts, une enquête ethnographique sur la sorcellerie en pays mayennais dans lequel elle revient sur ses méthodes d’observations, ainsi que sur l’objectivation de son rapport personnel à son objet de recherche. Elle fait aujourd’hui école du fait d’avoir ouvert l’anthropologie à la prise en compte des affects du ou de la chercheur·euse dans le processus de recherche : « De tous les pièges qui menacent notre travail, il en est deux dont nous avions appris à nous méfier comme de la peste : accepter de participer au discours indigène, succomber aux tentations de la subjectivité. Non seulement il m’a été impossible de les éviter, mais c’est par leur moyen que j’ai élaboré l’essentiel de mon ethnographie » (Favret-Saada, 1977).

Selon Marion Cazaux et Quentin Petit dit Duhal, la perspective des savoirs situés invite à « assumer que le statut social des chercheurs […] a un lien direct avec leurs choix de sujets et de corpus » (2022). Dans le domaine de la recherche en art, cela nous amène à interroger les effets que produisent sur nous nos objets d’études. En effet, étudier des œuvres d’art, des images ou encore des démarches de création, engage un rapport sensible à l’objet de la recherche. Ainsi, dans quelle mesure la position du ou de la chercheur·euse influe-t-elle sur la perception et la compréhension de l’objet d’étude ? Sur son engagement envers lui ? Et comment ces affects spécifiques peuvent-ils être construits comme instruments de connaissance ?

III : Une recherche de la vérité ?

La socialisation des jeunes chercheur·euses joue un rôle fondamental dans l’élaboration d’une posture au sein de l’Institution, notamment parce qu’elle est pourvoyeuse d’un répertoire de valeurs. Dans son introduction à son ouvrage intitulé La Valeur de la science (1905), le mathématicien Henri Poincaré donne la recherche de la vérité comme la première des intentions de la recherche scientifique, ce que confirment Latour et Woolgar par leur enquête. Qu’en est-il au sein de nos disciplines ? Quelle est la place attribuée de fait à la recherche de la vérité dans les SHS ? De plus, avant même d’aboutir à la vérité, la recherche se fonde sur une exigence de véracité, que Bernard Williams considérait comme une vertu morale indispensable. Cette conduite de la science est cependant susceptible de variations historiques, comme l’on montré Lorraine Daston et Peter Galison, depuis la sagesse qui consiste à découvrir une vérité « d’après nature » conforme à l’idéal de la chose, en passant par la discipline d’une objectivité mécanique qui fait abstraction de toute subjectivité, et jusqu’à l’expertise qui redonne à la subjectivité la valeur d’un jugement exercé. Quelles sont donc les « personnalités scientifiques » des chercheur·euses en sciences humaines et sociales ? Plus encore, la recherche de la vérité et l’éthos qu’elle exige semblent pouvoir introduire un jeu entre les approches singulières des chercheur·euses et les normes de l’Institution, peut-être à la façon dont Michel Foucault écrit du parrhésiaste qu’il engage sa personne dans la vérité qu’il énonce, en refusant, par exemple les détours rhétoriques. Quelle est alors plus généralement la place dans la cité des chercheur·euses en sciences humaines et sociales ? Quel est leur rapport aux autres discours qui portent sur les mêmes objets qu’eux et auxquels ils et elles peuvent être appelé·es à contribuer ? Et quels effets discursifs ou pratiques les chercheur·euses en sciences humaines et sociales espèrent-ils obtenir de cette démarche singulière ?

Modalités de soumission

La journée d’étude se tiendra le lundi 16 novembre 2026 à l’Université Paris Nanterre. Les propositions de communication (titre, résumé de 2000 signes maximum, espaces compris) accompagnées d’une courte biobibliographie) sont à envoyer au plus tard le 20 septembre 2026 à l’adresse suivante : do***********@***il.com

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