Appel à communication : « Mondes et cartes » (Aix-en-Provence, 5 avril 2017)

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Qu’elle serve à documenter une œuvre ou une performance, qu’elle soit utilisée pour ses qualités formelles ou informatives, la carte est toujours polysémique – et c’est sans doute ce qui en fait la richesse. Que l’on soit auteur, lecteur, artiste, linguiste ou spectateur, une cartographie se dessine toujours en arrière-plan. Elle représente des univers projetés, tant intérieurs qu’extérieurs, et nous renvoie une image construite, quoique défaillante, des pistes suivies, explorées ou abandonnées. Pour toute discipline, la carte constitue une tentative de recréation ou au moins de représentation d’un univers, réel ou abstrait, présent ou passé, voire futuriste ; elle en permet une approche plus aisée. Un décalage demeure pourtant toujours entre le monde et sa ou ses cartes, avec pour première objection les points de vue qui les animent, de la tentative fixiste de la carte qui tend à établir le schéma ou la règle, au monde lui-même, lieu de l’écart et de l’expérience, difficilement transposables sur le papier. Les enjeux de la carte deviennent alors majeurs, en ce qu’ils peuvent transformer son objet en un outil de maîtrise du sujet.

L’émergence de nouveaux discours dérivés du récit de voyage participe à l’élaboration de cartographies du monde elles aussi nouvelles. Cartographier l’espace constitue le premier moyen de domination d’un empire qui trace ses frontières, enferme un territoire dans des bornes maîtrisables et dans un système de représentations qu’il utilise à son avantage. En ce sens, l’usage de la cartographie dans le contexte postcolonial s’avère crucial. La question émerge alors de la portée de la torsion de la carte, outil métonymique de l’emprise impériale, dans la reconfiguration de l’espace politico-social, des premières résistances anticoloniales aux combats contemporains contre le néo-impérialisme. Cependant, de nos jours, la carte ne se limite pas à la domination de l’espace et se voit augmentée d’une réalité dite virtuelle : sa fonction métonymique se métamorphose à l’heure du GPS, des diagrammes et de l’interactif. De même, notre rapport à l’espace et à la territorialité dans un monde où les cartes ne comportent plus de zones blanches totalement inexplorées se modifie. L’émergence de « zones grises » non reliées au réseau global renverse notre vision du monde et, avec elle, la territorialité du monde lui-même.

Au-delà de la pure signalétique, la carte peut également se concevoir en contrepoint du monde qui l’entoure et refléter non la réalité, mais la perception que l’individu a de celle-ci. Empruntant à la sociologie et à la psychanalyse, l’analyse des représentations cartographiques des exilés dans le cadre du récit d’exil s’avère un domaine encore relativement inexploré. Il est donc possible de s’interroger sur la nature et la fonction de la cartographie du pays natal quand celui-ci est perçu comme un paradis perdu. La subjectivité déjà présente dans l’acte même de cartographier s’exacerbe et toute tentative d’objectivité tend alors à disparaître. On peut d’ailleurs se poser la question de l’existence d’une cartographie de l’exil et s’interroger sur la forme que celle-ci prend ou, si elle n’existe pas, pourrait bien prendre. De même, la fonction et l’utilité originelle de la cartographie peut être remise en cause ou modifiée pour un individu exilé, dont les racines sont par définition suspendues et ne touchent pas le territoire – ni de départ, ni d’accueil. Forme de reconquête du moi et du territoire ou bien dernier lien de nostalgie avec la terre natale de l’auteur, le récit d’exil devient alors une forme de cartographie intérieure d’un monde extérieur.

En matérialisant le monde en un ensemble de signes visibles et lisibles, la carte opère par simplification une réduction de la réalité, et l’écart qui se manifeste alors entre l’image et son référent ouvre un interstice de possibilités à explorer. De nouveaux outils de représentation apparaissent et permettent d’interroger l’extension du rapport du réel à l’imaginaire, de l’objectif au subjectif, du local au global. L’ensemble de ces polarités révèle un désir de connaissance qui pourrait être considéré comme un symptôme de l’abstraction grandissante de notre monde contemporain, la cartographie s’imposant alors comme un mode de restitution privilégié de notre contemporanéité.

Parce qu’il existe des mondes sans cartes et des cartes sans mondes, la dépendance de l’un par rapport à l’autre n’est ni évidente ni nécessaire ; ils se complètent souvent, l’un palliant les défaillances de l’autre, mais il est difficile d’établir une hiérarchie entre eux. Certaines cartes peuvent évoluer avec leur monde, tandis que d’autres vont au contraire le déterminer en amont. On peut interroger la corrélation entre ces deux pôles et voir comment, en fonction du point de vue adopté, ils se complètent ou s’entravent réciproquement lorsque l’un rencontre des impossibilia qu’il traverse mais auxquelles l’autre ne peut pas se confronter. La carte peut alors devenir un outil primordial de lecture de ce monde, et ce, quel qu’il soit.

La revue pluridisciplinaire Les Chantiers de la Création vous invite ainsi à considérer les rapports particuliers établis entre « monde(s) et carte(s) », quelle que soit l’approche que vous choisirez. Les présentations pourront explorer entre autres, mais pas seulement :

Le récit viatique, comme par exemple les œuvres de Robert Louis Stevenson, Gérard de Nerval, Jonathan Swift, Gabriel de Foigny, etc. ;
Le récit d’exil, comme par exemple les œuvres de Vladimir Nabokov, Nagai Kafû, Peter Handke, Claude Simon, etc. ;
L’utilisation de la carte dans le champ des pratiques artistiques, avec des artistes comme Till Roeskens, Marcel Broodthaers, Richard Long ou Robert Smithson ;
Le rapport entre carte, mondes et philosophie ;
Les usages politiques de la cartographie ;
Le rapport entre cartes, zones interdites et représentations ;
La fonction métonymique de la carte dans un contexte social, historique ou littéraire ;
Les rapports entre cartes et écriture/littérature, notamment les distorsions temporelles ou les abstractions véhiculant des valeurs morales – comme la carte de Tendre de Madeleine de Scudéry par exemple.

Les propositions d’intervention dans les champs disciplinaires des lettres, des langues, des arts et de la civilisation sont à soumettre jusqu’au 15 décembre 2016 inclus à revue.lcc@gmail.com. Elles contiendront 500 mots (+ ou – 10%), hors notes de bas de page, et seront accompagnées d’une biobibliographie de l’auteur.
Les propositions d’installation plastique seront aussi examinées.

Merci de nommer vos fichiers comme suit : NOM_TITREPROPOSITION_MONDESETCARTES2017

La journée d’étude se tiendra le mercredi 5 avril 2017 à l’Université d’Aix-Marseille (site Schuman à Aix-en-Provence) et sera suivie de la publication des actes dans le prochain numéro des Chantiers de la Création à paraître fin 2017, qui sera cette année exceptionnellement édité en version papier en plus de la version numérique, afin de célébrer les dix ans d’existence de la revue.

Les communicants devront soumettre leur article à paraître à une date qui leur sera communiquée ultérieurement (entre 20 000 et 30 000 caractères espaces comprises au format Word et répondant à la feuille de style de la revue, consultable à l’adresse suivante : http://lcc.revues.org/786). Il sera ensuite évalué par le comité de lecture.

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