
Suzanne Bizard (1873-1963), sculptrice française, Suzanne Bizard dans son atelier, s.d. © Albert Harlingue – Roger-Viollet
« […] Maintenant chez le peintre, la misère est la base fondamentale du costume. Plus de costumes du Moyen âge, plus de chapeaux pointus et presque plus de cheveux longs. Les rapins excentriques n’existent que dans les vaudevilles. On ne voit aujourd’hui au Louvre que chapeaux hors d’âge […] et souliers qui font trembler leurs propriétaires à la moindre pluie. Ou bien on remarque des peintres qui ont des habits honnêtes, et des tenues d’employés à douze cents francs »
Les Excentriques, Champfleury [Jules François Félix Husson dit Fleury], 1856, p.274
Le vêtement, fait social que nous avons tous en partage, suppose une identité que l’on porte sur soi et que l’on donne à voir aux autres. Et si l’apparence extérieure est une esquisse de soi, qui mieux que l’artiste pour tracer son existence par sa silhouette et sa mise ? Parce que le statut d’artiste est régulièrement associé aux notions d’originalité, de singularité, d’inspiration ou de génie[1], la construction de cette identité-artiste possède une place toute particulière – et peu étudiée – au sein de l’histoire de l’art, d’autant qu’elle s’incarne par le vêtement et par l’enveloppe.
Les garde-robes des artistes sont des lieux importants. Les incursions entre les cintres et portants ouvrent de nouveaux champs de réflexion. Elles permettent d’aborder la vie de l’artiste par son corps et d’y retrouver deux aspects a priori contradictoires : la réalité matérielle de l’artiste (exhibée ou dissimulée) et la construction d’un archétype. D’ailleurs, nos psychés sont imprégnées de stéréotypes. Imaginer un artiste fait apparaître une silhouette archétypale nette : palette à la main (l’artiste serait toujours peintre), cheveux longs et veste recouverte de taches (l’incontournable négligé), barbe en broussaille (un homme donc). Interroger la construction de ces préjugés revient à décortiquer soigneusement les différents plis qui constituent cette enveloppe.
Un autre préjugé qui persiste aujourd’hui est de considérer l’artiste comme excentrique, cherchant à démontrer son originalité jusque dans son vestiaire. Pourtant, cela n’a pas toujours été vrai. A la fin du 19e siècle, la grandeur de l’habit noir, « la pelure du héros moderne » décrite par Charles Baudelaire, suppose élégance et discrétion. Est-ce que le costume désigne toujours du doigt l’artiste, comme c’est le cas avec le « vêtement de fantaisie » de James Pradier ? Faut-il se jouer d’une certaine excentricité afin d’inscrire, dans la légende des siècles, les corps des artistes – comme ce gilet rouge porté par l’écrivain Théophile Gautier, qui rappelait, en parlant des Romantiques, que leurs poésies, leurs livres, leurs articles, leurs voyages seraient oubliés, mais que de leur gilet rouge, il serait toujours question[2] ? Rappelons également que les silhouettes des artistes ne sont pas toujours des constructions volontaires. L’impécuniosité inévitable de certains artistes se traduit par un vestiaire de nécessité. Enfin – ou surtout – est-ce toujours une mise en scène de soi…ou faut-il quelqu’un pour distinguer l’excentrique de celui qui ne l’est pas ?
Organisée par le musée Bourdelle à l’occasion de l’exposition « L’étoffe de l’artiste » (23 septembre 2026 -24 janvier 2027), cette journée d’étude s’attachera aux pratiques vestimentaires des artistes, en interrogeant la place du vêtement dans la construction d’une figure d’artiste, autrement dit d’expliciter les liens qui existent entre le corps de l’artiste, son habit, ainsi que les représentations qui leur sont associées. Elle souhaite mettre en lumière des objets trop longtemps mis de côté ; elle démontrera l’importance de l’étude des habits d’artistes et du soin apporté (ou non) par certains et certaines à leur apparence extérieure (silhouette, pilosités, soin du corps), en tant que cela devient un trait constitutif de leurs personnalités.
Une large amplitude chronologique, de l’Antiquité à nos jours, permettra de souligner les phénomènes contraires de singularisation et d’affirmation des artistes, logiques ancrées depuis des siècles dans la construction et la fabrique d’une identité d’artiste. Nous accepterons les cas monographiques, mais il s’agira de recontextualiser chaque étude de cas, de façon à saisir un contexte historique plus large.
[1] Nathalie Heinich, L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Paris, Gallimard, « NRF », 2005.
[2] « Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés ; mais l’on se souviendra de notre gilet rouge… Il ne nous déplaît pas, d’ailleurs, de laisser de nous cette idée, elle est farouche et hautaine… » (Souvenirs du romantisme, 1872, Théophile Gautier)
Parmi les axes de réflexion qui pourront être développés dans les propositions :
- Quelle est la place donnée aux vêtements dans les représentations d’artistes (portraits, autoportraits…) ? Quelles mises en scène de soi, à l’aide de quels vêtements ? Quels enjeux politiques, esthétiques prévalent au sein du vêtement d’artiste ?
- Quelles sont les sources disponibles pour étudier les vêtements portés par les artistes ? Des inventaires après décès aux factures, de la presse en passant par les correspondances ; que nous apprennent les sources écrites ? Quant aux vêtements eux-mêmes, que révèle leur matérialité (étiquette, habits rapiécés, retroussés, salis ou nettoyés) ?
- Est-il possible d’établir un corpus ? Des logiques se discernent-elles ?
- Comment certains objets sont-ils devenus métonymiques, participant de la construction d’une mythologie d’artistes ? De la marinière de Pablo Picasso aux lunettes de Leonard Tsuguharu Foujita, quels sont les éléments qui se sont substitués peu à peu à la figure de l’artiste ? Et quelles conséquences sur leur réception aujourd’hui ? Nous pensons à figures aujourd’hui iconiques, à l’instar d’Andy Warhol, Salvador Dali ou Frida Kahlo.
- Le vêtement d’artiste peut-il devenir une forme de portrait en creux, et, par extension, une condition nécessaire pour saisir les vérités de l’artiste ?
Les propositions pourront aborder des figures d’artistes au sens large œuvrant dans des disciplines variées : littérature, couture, musique, photographie, architecture, monde du spectacle…
Pour cette journée d’étude, nous souhaitons adopter une perspective transdisciplinaire, aux franges de l’histoire de l’art, de l’histoire culturelle du costume, de l’histoire de la mode et de la sociologie.
Les thématiques suivantes peuvent nourrir vos propositions :
- Historiographie(s) et histoire(s) de la mode : les collections de costumes et l’impact sur la construction des artistes et sur leurs vêtements ; la patrimonialisation du vêtement et son impact sur les artistes ;
- Corps et hygiène de l’artiste et « techniques de soi » : allures et silhouette, pilosité, soin apporté à soi ;
- Multiplier les médiums : représentations et vêtements d’artistes au cinéma, dans les séries, dans la presse. Quels sont les préjugés vestimentaires associés aux artistes ? ;
- Etudes de cas : conservation, restauration et préservation des vêtements d’artistes dans des collections patrimoniales ;
- L’atelier : vêtements symboliques et protection dans l’atelier.
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Comité scientifique et organisation :
- Ophélie Ferlier Bouat, conservatrice générale, directrice du musée Bourdelle
- Lili Davenas, conservatrice peintures et arts graphiques, musée Bourdelle
- Valérie Montalbetti Kervella, responsable des sculptures et des collections de Bourdelle, musée Bourdelle
- Denis Bruna, conservateur en chef, département mode et textile, collections antérieures à 1800, Musée des arts décoratifs et conseiller scientifique pour l’exposition L’étoffe de l’artiste
Les propositions de communication contenant un titre, un résumé (300 mots maximum) et une notice biographique (150 mots max) sont attendues à l’adresse li**********@***is.fr, avant le 26 juin 2026.
Chaque communication durera 20 minutes et pourra faire l’objet d’une captation filmée.
Bibliographie :
Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010.
Roland Barthes, Système de la mode, Paris, Seuil, 1967.
Alain Bonnet (dir.), L’artiste en représentation : images des artistes dans l’art du XIXe siècle, cat. exp. (La-Roche-sur-Yon, Musée de la Roche-sur-Yon, 15 décembre 2012-23 mars 2013, Laval, Musée de Laval, 15 avril-15 octobre 2013), Lyon, Fage Éditions, 2013.
Denis Bruna et Chloé Demez, Histoire des modes et du vêtement du Moyen Age au XXIe siècle, Paris, Textuel, 2018.
Denis Bruna (dir.), Tenue correcte exigée. Quand le vêtement fait scandale (cat.exp.), Paris, Musée des arts décoratifs, 2016.
Farid Chenoune, Des modes et des hommes : deux siècles d’élégance masculine, Paris, Flammarion, 1993.
Damien Delille et Philippe Sénéchal, Modes et vêtements : retour aux textes, Paris, INHA, 2020.
Ginette Francequin, Le vêtement de travail, une deuxième peau, Paris, Eres, 2008.
Emilie Hammen, L’idée de mode, Un devenir-art, t.2, Paris, Ed.B42, 2026.
John Harvey, Des hommes en noir : du costume masculin à travers les siècles, Paris, Abbeville, 1998.
Nathalie Heinich, Être artiste. Les transformations des statuts des peintres et des sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996.
Marine Kisiel, Dérobades. Rodin et Balzac en robe de chambre, Paris, Ed. B42, 2024.
Anne Martin-Fugier, La vie d’artiste au XIXe siècle, Paris, Éd. Louis Audibert, 2007.
Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable, Une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.
Daniel Roche, La culture des apparences, Une histoire du vêtement, XVIIe – XVIIIe siècle, Paris, Points, 2007 [réédition].
Radu Stern, À contre-courant : vêtements d’artistes 1900-1940, Berne, Benteli Verlag, 1992.
Radu Stern, Against Fashion : Clothing as Art, 1850-1930, Cambridge, MIT Press, 2004.
Annabelle Ténèze, Olivier Gabet, S’habiller en artiste. L’artiste et le vêtement, cat.exp. (Lens, Musée du Louvre-Lens, 26 mars – 21 juillet 2025) Paris, Gallimard, 2025.
Georges Vigarello, Histoire de la beauté : le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Points, 2007.
