Appel à publication : « La photographie au Maghreb. Enjeux de pouvoir et créations artistiques »

Capture d’écran 2014-02-03 à 11.20.09L’ouvrage collectif La photographie au Maghreb : enjeux de pouvoir et créations artistiques veut inaugurer un discours d’analyse, de critique, d’historicisation de la photographie au Maghreb, dans sa pluralité et ses devenirs, de la photographie documentaire à la photographie plasticienne.

Plus d’un siècle et demi nous sépare des premières photographies réalisées au Maghreb par des étrangers (Mohamed Sadek Messikh,2003). Plus d’un siècle nous sépare des premiers clichés réalisés par le Sultan du Maroc My Abdel’aziz, initié à la photographie par le photographe Gabriel Veyre (Dans l’intimité du Sultan, 2008). Ce qui n’était apriori que le caprice d’un sultan allait s’exacerber avec la montée du nationalisme, synonyme de lutte pour l’indépendance. Conscients des enjeux du pouvoir symbolique de la photographie, un pouvoir très tôt aliéné par le mouvement nationaliste, puis par les régimes qui ont hérité de la colonisation, Osmane Habib (photographe personnel du président Habib Bourguiba dès 1936), Abdelhamid Kahia (ses premiers portraits du premier président tunisien datent de 1952) Mohamed Kouaci (photographe pendant la guerre d’Algérie), Mohamed Maradgi (photographe ambulant à Casablanca, dès 1955), vont s’approprier ce langage pour déjouer les clichés, dévoiler les mensonges de la campagne coloniale, attiser la ferveur nationaliste. En ce sens, la photographie a eu un rôle militant et contribué à l’édification de l’Etat moderne et à la fédération des nations des trois pays décolonisés au Maghreb.

L’accession à l’indépendance par les pays maghrébins, à partir du milieu des années 50, l’essor de la presse écrite, la prolifération des studios, les photographes de la rue vont permettre à la pratique de la photographie de se généraliser, de se légitimer et d’imprégner la société (photo d’identité, photo de classe, album de famille, studios…).

Une première génération d’artistes-photographes a vu le jour autour des années 60 et 70 (Mohamed Benaissa). Certains sont l’auteur d’une œuvre imposante incarnant une dimension universelle (Touhami Ennadre). Ces travaux n’ont cependant suscité qu’un intérêt mitigé au Maghreb sous forme d’articles de presse, d’expositions sporadiques, d’événements irréguliers en l’absence de monographies, d’études critiques, de livres d’histoires, d’instituions (photothèques, galeries spécialisées dans la photographie…). En ce sens, la photographie au Maghreb n’en connait pas moins un sort similaire à celui qu’elle a connu en Europe, où sa légitimité culturelle et artistique est récente.

Or jamais la photographie n’a suscité autant d’engouement au Maghreb comme aujourd’hui : expositions individuelles et collectives, présence des photographes maghrébins dans les biennales internationales, livres, plateformes, débats, témoignages, création d’institutions. Cet engouement s’explique par au moins trois raisons :

– le droit à la mémoire et la nécessité de rétablir la vérité des faits : la documentation photographique sur la guerre d’Algérie, longtemps censurée, vient d’être montrée dans le cadre d’une exposition collective, publié dans un livre, accompagnée des témoignages des photographes eux-mêmes.

– L’espace de liberté conquis au terme de luttes sociales et de revendications politiques, permettant aux individus de s’approprier ce nouveau médium, longtemps mis au service du pouvoir, à des fins de propagande. L’exemple de la Tunisie post Ben Ali est à ce titre très significatif.

– L’émergence récente de la photographie comme une expression artistique en quête de sa reconnaissance dans la cité de l’art, et ce sous l’impulsion du marché mondial de l’art et par émulation avec les photographes maghrébins de la diaspora.

La problématique de cet ouvrage s’articule autour de deux questions : compte tenu de l’actualité de la photographie dans ces pays, inscrite dans un contexte global, défini par le marché mondial de l’art et dans une dynamique sociale et politique propre aux pays du Maghreb :

– quel rôle pourrait jouer la photographie au Maghreb quant à la réinvention de la mémoire et comme témoin des mutations contemporaines dans les sociétés maghrébines marquées par la reconfiguration des rapports individu-société, sujet-pouvoir politique, homme-femme, tradition-modernité ?

– quels sont son statut parmi les autres expressions artistiques au Maghreb et sa spécificité dans un monde où les tendances, les thématiques, les démarches se globalisent sous l’effet de l’accroissement de la mobilité et de la communication et des règles du marché de l’art ?

Axe 1

La photographie ancienne :

Qu’il s’agisse d’opérateurs libres ou de photographes chargés d’une mission, les clichés de la photographie ancienne du Maghreb (scènes, types, paysages…) véhiculent un regard dénigrant sur l’autre, le Maghrébin. Regard dont les soubassements coloniaux ont été largement analysés par Edward Saïd (2005), par Malek Alloula (1981) et d’autres. De son côté, Abdewaheb Meddeb, qui ne nie pas la justesse de ces analyses, inaugure une autre lecture de l’orientalisme photographique, référée dans le mysticisme arabo-musulman, dans la philosophie de l’être de M. Heidegger et dans la philosophie de la trace (du signe) de J. Derrida, à partir d’une photographie de Lehnert et Landrock, Le désert de Tunis, 1905 (Jean-François Clément, 1995, pp. 107-123). Comment approcher, donc, aujourd’hui, la photographie ancienne ? Ne faut-il pas la revendiquer comme faisant partie du patrimoine visuel maghrébin ? N’a-t-elle pas contribué, malgré ses impasses idéologiques, à la reconstruction du regard photographique sur soi ?

Axe 2

Photographie et identité :

Il s’agit, d’un côté, de voir, dans une perspective postcoloniale, comment la photographie a contribué à la re-construction d’une identité longtemps bafouée, stigmatisée par les clichés du discours colonialiste et à la réhabilitation de la mémoire faussée et occultée par la propagande coloniale (Abdelhamid Kahia, Mohamed Kouaci, Daoud Aoulad Sayed…). Il s’agit, d’un autre côté, de voir comment des photographes maghrébins contemporains questionnent leur propre identité individuelle, défendent leur propre subjectivité (corps, genre, statut de l’artiste, histoire personnelle) en tant qu’artiste en quête d’une forme de légitimité dans une société où l’art n’est pas encore inscrit comme une valeur (Hamid Eddine Bouali, Ali Chraïbi, Fouad Maazouz, Lamya Naji, Lotfi Gariani, Ziad Ben Romdhane, Mouna Jemal-Siala, Yto Barrada, Khalil Nemmaoui…), pour se positionner parfois vis-à-vis des discours mis en place, ceux de la société avec ses valeurs morales et ceux des pouvoirs politiques (Mouna Karray, Hicham Benohoud, Fatima Mazmouz, Meriem Bouderbala…).

Axe 3

Photographes de l’entre-deux :

De nombreux photographes de la diaspora ont fait de la problématique de l’entre-deux leur thématique principale (Malek Nejmi, Kader Attia, Zineb Sdira, Katia Kameli, Bruno Boudjellal, Mohamed Bourouissa…), mais aussi des photographes étrangers nés, ayant vécu au Maghreb, qu’ils étaient obligés de quitter un jour et dont la création photographique est l’expression de cette déchirure (Florence Chevallier, Carolle Benitah, Jean Yvesmougin…) et de sa possible remontée. Il s’agit de voir comment, à travers ce chassé-croisé de mémoires, de lieux, de cultures (visuelle ou autre), se donne à voir une identité de l’entre-deux ; un entre-deux tantôt vécu comme impasse, tantôt comme un potentiel de partances (Daniel Sibony, 1991) susceptible de se dénouer dans un vœu de cosmopolitisme.

Axe 4

Usages sociaux de la photographie :

Photo de classe, photo d’identité, album de familles, photos des studios…la pratique de la photographie n’a pas cessé de se diversifier au sein de la société maghrébine. Ce grand patrimoine photographique – dont la valeur documentaire pouvant illustrer les mutations sociales et comportementales au Maghreb, est indéniable – est très rarement montré, mal conservé et très peu étudié. Comme si le désir de la photographie, manifeste chez les générations maghrébines postcoloniales, était aussi dénié par ce refoulement et cette négligence vouant ce patrimoine, faute de culture photographique, de conscience, de photothèques, de publications à la dilapidation.

Axe 5

Photographie et témoignage :

L’implication de photographes tunisiens dans les événements récents de La Révolution du jasmin (Wassim Ghozlani, Emir Ben Ayed, Lotfi Gariani…), la polémique suscitée par la photo de La Madone d’Alger, réalisée par Hocine Zaourar, le3 septembre 1997, son appropriation par les médias occidentaux, la réaction des pouvoirs algériens, la guerre des grilles sémantique (Georges Didi-Hubermann) ; l’exposition Photographier la guerre d’Algérie, du 18 avril 2004 au Patrimoine photographique, Hôtel de Sully – 62, rue Saint-Antoine – 75004 Paris, le recours de l’historien Benjamin Stora à la photographie pour documenter ses écrits (1998, pp. 58-96) confirment la passion que déclenche aujourd’hui la photographie au Maghreb, et le rôle qu’on lui reconnaît qui est de mettre en lumière la vérité au nom de cette revendication d’une société démocratique et d’un Etat de droit.

Axe 6

Photographie, une expression artistique en quête de sa reconnaissance :

Le Musée de la Photographie et des Arts Visuels de Marrakech (MMPVA), d’une revue spécialisée en photographie, d’espaces dédiés exclusivement à la photographie au Maroc ; de la Maison de l’image, centre pour la photographie, à Tunis (prévue pour septembre 2013), d’un blog et d’une plateforme dédiés à la photographie, l’Exposition Chouf donnant à voir La photographie tunisienne contemporaine en 2012, l’Etat des lieux de la photographie tenu récemment en Tunisie sont autant de signes de la valeur que la photographie est entrain de revêtir au Maghreb. Néanmoins, il subsiste plusieurs problèmes : insuffisance de structures professionnelles et de l’infrastructure, de l’encadrement théorique et pédagogique, (écoles, ateliers, workshops, lectures de portfolios…) ; la nécessité de développer un regard critique, référée dans la culture visuelle et curatoriale, la promotion de la publication des photographes, etc.

Axe 7

Photographie et littérature :

Comment des écrivains maghrébins ont intégré la photographie à leur écriture ? L’œuvre d’Edmon A. El Maleh (1980) est à ce titre exemplaire. On peut citer ausi Mohammed Dib (1994 – avec Philippe Bordas – 1994, et 1998, pp. 107-112). Il faudrait ajouter Abdelkébir Khatibi (2008). Son dernier livre, publié du vivant de l’auteur, et dont le dernier chapitre est dédié à la photographie, exprime un vœu photographique.

Axe 8

Photographie et cinéma :

Comment des cinéastes maghrébins intègrent la photographie dans leur cinéma ? On peut citer, à ce titre, Nour-Eddine Lakhmari dont le personnage principal, dans Le regard (2005), est un photographe. Son film Casa Negra (2008) fait aussi référence, implicitement, à la photographie. On peut citer également Daoud Aoulad-Sayed, qui a commencé sa carrière artistique comme photographe, et dont le choix esthétique, privilégiant l’image au détriment de la narration et l’introduction de ses photos – littéralement parlant – dans des plans de ses films, confirment l’impact de la photographie sur son cinéma. .

Soumission des propositions

Les propositions de contribution, d’une longueur de 3000 signes, sont à envoyer

avant le 15 mars 2014.

à babel_babil@yahoo.fr

Les textes définitifs sont attendus, au plus tard, le 15 juillet 2014.

Ceux qui seront définitivement acceptés paraitront dans l’ouvrage collectif au dernier trimestre de l’année 2015.

Dates importantes

  • Date limite pour l’envoie des résumés : 15 mars 2014.
  • Notification d’acceptation des résumés : 30 mars 2014.
  • Envoie des textes définitifs : 15 juillet 2014.
  • Parution de l’ouvrage collectif : premier trimestre de l’année 2015.

Comité scientifique

  • Rachida Triki
  • Christian Caujolle
  • Fatima Mazmouz
  • Hortense Soichet
  • Mohamed Rachdi
  • Abdelghani Fennane

Consignes aux auteurs

Nom et Prénom

Statut et affiliation institutionnelle

Texte

Entre 30000 et 40000 signes espace compris.

Caractère : Times New Romain

Police 12

Interligne 01.

Références

Les références seront intégrées dans le corps du texte (Debray, 2013) et, si nécessaire avec le numéro de page à la suite (Debray, 2013 : 34).

Une liste détaillée de ces références sera rajoutée à la fin du texte comme suit :

– Ouvrage :

Debray, R. (2013), Le stupéfiant image. De la grotte Chauvet au Centre Pompidou, Paris, Collection Blanche, Gallimard

– Article dans un ouvrage collectif :

Triki R. (2007), « L’image politique du corps : une stratégie de l’intime », in Catherine Couanet, François Soulages, Marc Tamisier (dir.), Politiques de la photographie du corps, Paris, Klincksieck, pp. 193-207.

– Article dans une revue

Gunthert, A. « L’image numérique s’en va-t-en guerre. Les photographie d’Abou Ghraib », Etudes photographiques, n°15, novembre 2004, pp. 125-133.

Abdelghani Fennane

Ecrivain chercheur

Université Cadi Ayyad Marrakech

Maroc

babel_babil@yahoo.fr

 

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