Appel à communication : « Moyen Age et médiévalisme : les formes de la domination » (Paris, 4-5 mars 2016)

The War Lord, affiche, 1965Le dominus est omniprésent pour l’homme ou la femme médiéval.e. Quelle que soit sa place dans la hiérarchie sociale, le dominus est une réalité proche, sous la forme de la vassalité pour la minorité qui constitue l’élite politique, ou du fait du seigneur local exerçant au quotidien sa domination sur la communauté villageoise. La relation de dominium, en ce qu’elle recouvre à la fois ce que nous appellerions aujourd’hui propriété de la terre, pouvoir sur les hommes, et hiérarchie vassalique (GUERREAU, 1980, p. 182), occupe une place centrale dans l’organisation de la production et la reproduction sociale médiévale. Mais c’est aussi Dominus, le Seigneur, Dieu, au fondement des discours ecclésiaux et théologiques. Ces formes théologique d’une part et temporelle d’autre part se reflètent et se légitiment entre elles (BASCHET, 2006, p. 166). C’est donc un terme modèle, connoté positivement, qui désigne également un chœur parmi les hiérarchies angéliques, dominationes, telles qu’elles sont établies par Denys l’Aréopagite et Grégoire le Grand dès le VIe siècle, et commentées par la suite. Ces mots nous renvoient à des notions explicites à l’époque médiévale.

Nous souhaitons mettre en question l’ensemble des relations qui appartiennent au champ de la domination, telle que nous la concevons aujourd’hui, avec ses connotations négatives. Dans le Robert, par exemple, la domination est définie comme « joug, oppression, tyrannie », et c’est effectivement ce que l’on retrouve couramment dans les représentations médiévalistes. A travers des personnages archétypaux, le médiévalisme renvoie souvent à des formes d’oppression et de domination telles que les caractérise le regard contemporain. Les ordres militaires (chevaliers teutoniques, templiers) ont ainsi été souvent convoqués par les cinéastes comme un moyen détourné de pointer du doigt le fascisme. Plus largement, cette utilisation renvoie aux régimes d’historicité dans lesquels se placent les réalisateurs de telles œuvres et les sociétés dont ils sont issus. Que signifie penser la domination dans les termes critiques qui sont les nôtres, alors que nous étudions une société qui conçoit le Dominus, les dominationes en des termes positifs? Peut-on parler de domination dans le même sens qu’aujourd’hui ? Ou faut-il la penser, en raison de cette axiologie opposée, comme un type de relation tout à fait différente ?

Par-delà ces divergences quant à la signification du terme, nous nous intéressons à la manifestation de la domination dans des situations variées, y compris situées hors du champ du dominium politique. Nous voulons examiner la domination sous ses différentes formes, pensées ou impensées par la société qui les pratique, dans le cadre de la famille, dans les communautés des villages et des villes : hommes et femmes, féodaux et vassaux, clercs et laïcs, moines de chœur et frères convers, riches et pauvres, métayers et journaliers, villes et campagnes, etc…

Nous voulons puiser ces formes de la domination dans les sources du « long Moyen Age » occidental, avec ses bornes larges, et notamment une fin tardive et flexible, telle qu’elle est pensé par Jacques Le Goff. Mais nous souhaitons ensuite les mettre en perspective avec les sources médiévalistes contemporaines. Nous pensons, d’une part, que les études médiévales peuvent fournir un fond solide pour comprendre ce qui, dans le médiévalisme, correspond ou non à la société médiévale. Cela nous permettrait d’observer dans quelle mesure les fictions s’en écartent, et selon quelles modalités. Ce sont ces modifications de la matière historique qui peuvent permettre de reconstituer le prisme à travers lequel les fictions ou jeux ont été produits. Cela, en retour, est aussi riche d’informations pour les médiévistes, informations d’abord sur la société contemporaine, à laquelle ils adressent leurs écrits. Mais il s’agit aussi de mettre à jour, à travers tout l’imaginaire médiévaliste, l’ensemble des imprégnations culturelles qui informent leur propre appréhension première, en tant que médiévistes. Les faire remonter à la conscience nous semble donc un exercice utile pour la bonne marche de tout travail scientifique. Nous tâcherons donc, dans la mesure du possible, d’organiser les interventions en binômes, au sein desquels deux chercheurs traiteront d’un même objet, ou d’un objet proche, l’un avec des sources médiévales, l’autre en étudiant un matériau médiévaliste. Dans ce cadre, les regards et identités disciplinaires variés sont les bienvenus : historiens, historiens de l’art, littéraires, anthropologues, et bien d’autres, seront accueillis à bras ouverts pour croiser leurs analyses. Ces binômes peuvent être directement proposés par les participants, ou formés dans un second temps par les organisateurs.

Axes de recherche

1. Définir la domination.

Nous voulons d’abord affronter explicitement la confrontation des catégories médiévales endogènes de dominatio et de notre compréhension actuelle de la notion de domination. Par exemple, quels sont les enjeux de parler d’une domination des hommes sur les femmes dans les sociétés médiévales, dans la mesure où il n’est pas évident, ni que ce rapport soit conçu comme une relation de domination, ni, le cas échéant, que cette domination soit ressentie comme oppressante ou comme chargée négativement. En particulier, les fictions médiévalistes sont un bon symptôme de ce paradoxe conceptuel. Elles sont en effet prises dans une confrontation de valeurs opposées : elles mettent en scène des figures héroïques, adressées au lecteur ou au spectateur d’aujourd’hui, et porteuses de valeurs contemporaines, parmi lesquelles la revendication d’une société qui se pense comme démocratique, libre, en progrès, voire en rupture avec le Moyen-Âge. Or, ces figures sont supposées se mouvoir au sein d’un monde qui ne faisaient pas nécessairement place aux questionnements ni aux valeurs dudit spectateur contemporain. La production d’une fiction à la fois fidèle au matériau historique et dramatiquement viable relève de l’exercice de funambulisme.

2. Les rituels.

Ces rapports de domination, ou que nous choisissons de catégoriser comme tels, s’expriment par des rituels, qui les formalisent et les renforcent. Le rituel est la forme concrète, observable, et souvent révélatrice de phénomènes usuellement impalpables. Il donne à voir à la fois l’affirmation d’un rapport de domination et les contreparties auxquelles il donne lieu. Ainsi, le rituel de couronnement royal fait apparaître des volontés de dominations multiples, temporaires ou durables, en tout cas concurrentes entre l’instance qui couronne le roi et le roi lui-même, et nous permet de mettre en perspective l’image simplifiée de la domination exercée par le roi. Ces rituels sont un objet de fascination privilégiée dans les représentations médiévalistes, et ils peuvent en tant que tels cristalliser soit la profondeur de la connaissance historique utilisée, soit aussi l’ampleur des projections anachroniques.

3. Les images et les textes.

Nous aimerions ensuite approfondir notre étude des représentations de la domination, parce qu’elles donnent à voir les différentes relations entre personnes, non pas telles qu’elles étaient, mais telles qu’elles furent perçues ou bien telles qu’on voulut les donner à percevoir. Les images peuvent ainsi aller à l’encontre de nos analyses des relations en tant que rapports de dominations. L’image peut être le lieu qui nous donne accès à ce que des discours médiévaux rendent présent : par exemple, nous concevons actuellement comme des rapports de domination le pouvoir du roi sur ses sujets autant que celui de l’homme sur une femme, mais les images peuvent nous présenter ces deux relations sous un jour très différent. S’il est usuel de représenter une hiérarchie explicite entre rois et sujets (différence de taille, couronne, faste de l’habillement, accessoires de pouvoir…), en revanche, ces possibilités d’établir un rapport hiérarchique ne sont pas aussi systématiques dans les représentations d’hommes et de femmes. Les textes permettent également de penser la complexité des représentations de la domination. Poésies et romans d’amour courtois proposent une vision encore valorisée des relations entre l’homme et la femme, parce qu’ils semblent placer cette dernière sur un piédestal, mais ne la constituent en fait que comme la somme de projections et de désirs masculins (LETT, 2013, p. 94). Farces et fabliaux nous paraissent a contrario misogynes, alors qu’ils sont souvent sous-tendus par une « lutte pour la culotte », reflet d’une revendication féminine de l’autorité au sein du foyer ; ils ne donnent toutefois pas à lire de transgression durable de la hiérarchie (LETT, 2013, p. 198).

4. Les résistances.

Enfin, il nous semble essentiel d’analyser les résistances qui se font jour dans toutes les relations de domination. Il semble qu’un rapport de domination ne puisse jamais être absolu. Il rencontre en permanence des réactions ou des limites. Certaines résistances viennent de ceux que nous concevons comme des dominés, qui tentent d’établir des espaces de libertés plus grands, sans forcément remettre en question le cadre de la domination. Par exemple, les sociétés médiévales, et l’Église même, accueillent en leur sein des formes de ridiculisation de la figure du clerc, sans qu’il soit question d’imaginer une société sans Eglise. C’est un sujet qui intéresse directement les œuvres médiévalistes, comme le théâtre médiéval tel qu’il est mis en scène aujourd’hui, en ce qu’il montre une prédilection pour la figure du clerc ridicule, interrogeant ainsi nos propres résistances aux oppressions présentes. D’autres formes de résistances paraissent plus spécifiquement provoquées par une volonté de domination concurrente (MORSEL, p. 60-61). On pensera par exemple à la querelle des investitures, dans laquelle l’Empereur et le Pape s’affrontent pour le pouvoir de nommer, et de s’assurer la loyauté des évêques, relais directs de l’autorité sur le peuple croyant.

Cette liste d’axes est non exhaustive, et d’autres exemples, issus de disciplines variées (histoire, histoire de l’art, littérature, droit…), doivent inviter de nouvelles propositions à se joindre aux nôtres. Les propositions seront évaluées et acceptées non pas selon qu’elles se conforment à une méthodologie ou à des sources communes, mais bien en ce qu’elles travaillent la problématique commune et l’informent, à partir de points de vue et de sources, enquêtes ou matériaux divers.

Références :

Baschet Jérôme, La civilisation féodale: de l’an 1000 à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006.
Guerreau Alain, Le féodalisme, un horizon théorique, Paris, Le Sycomore, 1980.
Lett Didier, Hommes et femmes au Moyen Âge – Histoire du genre XIIème-XVème siècle, Paris, A. Colin, 2013.
Morsel Joseph, L’aristocratie médiévale: la domination sociale en Occident, Ve-XVe siècle, Paris, A. Colin, 2004.

Modalités de soumission 

Des propositions de communication d’environ 3000 signes peuvent être envoyées avant le 30 septembre 2015 à l’adresse : moyenagedomination@gmail.com

La langue de la rencontre sera le français, mais les organisateurs regarderont avec bienveillance les textes de locuteurs encore en apprentissage, et favoriseront leur participation.

Les organisateurs se chargeront d’établir des binômes de chercheurs, en fonction de leurs sujets respectifs. Se répondront ainsi un chercheur qui traite des sources médiévales et un autre qui analyse des représentations médiévalistes. Pour ce faire, après formation et mise en contact des binômes, un texte complet de leur intervention sera demandé aux participants avant le 1er décembre 2015.

La durée des communications est fixée à 20 minutes.

Certains frais de déplacement et/ou d’hébergement à Paris pourront être remboursés par les organisateurs, mais la question sera traitée au cas par cas.

Cette rencontre aura lieu les 4 et 5 mars 2016.

Comité d’organisation

Elise Haddad (EHESS)
William Blanc (EHESS)
Alicia Viaud (Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle)
Doina Craciun (EHESS)

 

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