Appel à communication : « Parures et corps ornés dans l’Europe de la première modernité » (Reims, septembre 2015)

Ecole de Fontainebleau, Dame à sa toilette, vers 1560, BâleCette journée d’étude est organisée dans le cadre du projet « Représentations du corps héroïque » (Reims) et « Les Objets de la littérature baroque » (Epistémè), et fait suite aux premières journées qui ont eu lieu à Reims en novembre 2014. Elle sera suivie d’une seconde journée d’étude intitulée « Transformer le corps masculin : armes, armures et objets personnels gravés dans l’Europe moderne » qui se tiendra au Musée de l’Armée, à Paris, le 16 octobre 2015. Au cours de cette première journée, on se concentrera sur les accessoires et les ornements du corps. Loin d’être une simple décoration ou un simple embellissement dans l’esprit des premiers modernes, l’ornement est synonyme également d’investissement identitaire (marquage social, question de genres) ou de sacralisation du corps (ornements royaux, plaies mystiques). Le corps orné suggère donc le passage d’un corps naturel à un corps artificiel, mais aussi d’un corps neutre à un corps singularisé, d’un corps de chair à un corps symbolique.

Différentes pistes de réflexion peuvent être envisagées autour de cette question de la parure et de l’ornement. En grec, le kosmon, c’est à la fois la parure et l’équipement guerrier ; en latin, le verbe ornare évoque à la fois la décoration et l’équipement. À l’origine, la parure n’est donc pas seulement un accessoire mais se réfère d’abord aux armes et à l’armure du soldat et, en tant que telle, se trouve valorisée comme marqueur héroïque. À l’époque moderne, l’ornement peut être perçu en outre comme un marqueur social, un signe d’appartenance de classe ou d’idéologie : la parure parle pour l’être, elle peut traduire une intériorité, dans une cohérence assumée entre corps visible orné et tempérament, « humeurs » ou mentalités. Dans cette perspective s’ajoutent à l’armure les ornements de cour (bijoux, accessoires) souvent considérés comme des objets typiquement féminins mais qui peuvent, aux XVIe et XVIIe siècles, constituer les marqueurs d’une certaine identité masculine. On peut donc se poser la question du lien entre parure et genderpuisque l’on trouve dans des textes de l’époque une condamnation de la parure comme symptôme de dévirilisation : d’Aubigné dans ses Tragiques fustige ainsi en la personne d’Henri III un « Roi femme » devenu « putain fardée ». Le corps orné devient corps artificiel donc antinaturel. Cette idée d’une décoration du corps qui serait antinaturelle se situe dans une tradition ancienne, depuis les Problèmesd’Aristote jusqu’au Livre du courtisan de Castiglione en passant par Tertullien. En Angleterre Thomas Tuke et son fameux Traité contre le maquillage et le fardage des hommes et des femmes (1616) préfigure La Bruyère qui, dans ses Caractères (1688), dénonce la parure féminine comme une « mascarade » où « l’on cherche vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ». La parure pose donc la question de la nature et de l’artifice, de même que celle de l’être et du paraître, alimentant une critique plus générale de l’ostentation, de la vanité ou de la « parade » (définie par l’Académie comme la « montre d’une chose qui est moins pour l’usage que pour l’ornement »). Enfin, cette pratique ornementale peut être considérée comme l’élément « barbare » d’une pratique associée à une altérité des peuples dits « sauvages », comme dans l’ouvrage de John Bulwer, Anthropometamorphosis: Man Transformed, or the Artificial Changeling (1650). L’auteur y condamne toute déviance par rapport à une « nature » originelle : le marquage excessif du corps (peintures rituelles, tatouages, maquillages) est une dénaturation, une perversion identitaire : l’homme civilisé se perd en voulant imiter les pratiques d’autrui. Cette question peut également être étudiée à travers les arts visuels et les représentations des corps (ornés de parures ou tatoués) dans les récits de voyage.

Pourtant, ce passage du corps naturel au corps orné n’est pas toujours déprécié puisque l’ornementation peut également assurer le passage d’un corps naturel à un corps mystique, faire quitter la seule chair au profit d’un état d’élection ou de sacralité. Ainsi les plaies sanctifiantes que s’infligent les mystiques dans un processus d’imitation du corps christique sont-elles célébrées comme des « livrées » héroïques assurant à leur corps un « lustre » incomparable rappelant la beauté sanglante du Christ. Par ailleurs, la remise des insignes royaux lors des cérémonies de sacre (tunique, chape, anneau, sceptre, couronne…) permet la manifestation conjointe de deux corps du roi et dote le corps naturel d’un pouvoir thaumaturgique, l’ornement royal étant dès lors perçu, y compris juridiquement, comme le garant de cette sacralité. L’ornement est ainsi indissociable de la fonction puisque, à rebours, « ornements royaux méprisés font mépriser les rois », souligne André Du Chesne dans son ouvrage Les Antiquitez et Recherches de la grandeur et majesté des roys de France (1609).

La question de la parure et de l’ornement comprend aussi des enjeux esthétiques. Les arts poétiques sont nombreux à traiter des ornements du texte, à les condamner ou au contraire, à  encourager la copia voire une certaine obscurité. Ce débat peut aussi s’inscrire dans un cadre religieux, notamment en France : le style dépouillé prôné par certains protestants (la « langue de Canaan » évoqué par d’Aubigné par exemple) s’oppose à une rhétorique catholique vue comme trop fleurie et donc éloignée de la pureté originelle du texte biblique. En revanche, pour les prédicateurs catholiques, le discours orné est perçu comme une langue qui convainc en provoquant des émotions. À partir du XVIIe siècle, ce débat se déplace sur la question du sublime, qui n’est pas du côté de l’ornement excessif mais d’un dépouillement produisant paradoxalement un effet extraordinaire. Enfin, cette question esthétique peut aussi concerner les ornements du livre — frontispices ou illustrations venant s’ajouter au texte, reliures précieuses — de même que les arts visuels en général, par exemple les ornements peints dans les miniatures ou les bijoux qui leur servent de cadre.

Modalités

Les propositions de communication (300 mots maximum) ainsi qu’une courte bio-bibliographie sont à envoyer par mail à Christine Sukic (c.sukic@orange.fr) etAntoinette Gimaret (antoinettegimaret@yahoo.fr) pour le vendredi 15 mai 2015.

 

Journée d’études « Parures et corps ornés dans l’Europe de la première modernité »

Vendredi 25 septembre 2015, de 9h30 à 18h00,
Université de Reims Champagne-Ardenne
Bâtiment Recherche
Rue Pierre Taittinger
Reims

Organisatrices :

Christine Sukic (Université de Reims Champagne-Ardenne, CIRLEP EA4299)
Antoinette Gimaret (Université de Limoges, EHIC EA 1087)

Partenaires du projet :

Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 (PRISMES – EA 4398)
Projet « Les Objets de la littérature baroque » (c. 1550-1660), équipe Epistémè.
Université de Limoges, Faculté des lettres et sciences humaines, équipe EHIC (EA 1087)

 

 

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