Appel à publication : « Mensonge et manipulation. Le faux au prisme des sciences humaines et sociales », Trajectoires n°9 (2015)

Faux Vermeer, Femme jouant du luth, Han van Meegeren, vers 1933, Rijksmuseum, AmsterdamCe neuvième numéro de Trajectoires se propose d’étudier, de manière interdisciplinaire, la place, le statut et les implications des notions de mensonge et de manipulation dans les sciences humaines et sociales. Le mensonge sera considéré comme un objet théorique autant qu’empirique, et cela à plusieurs échelles : du mensonge idéologique ou institutionnel jusqu’aux phénomènes quotidiens, comme les formules de politesse ou la publicité.

Le mensonge peut se définir comme la transmission d’une information sciemment déformée à des fins conscientes ou inconscientes. Le mensonge n’est pas réductible à un acte de langage – quoiqu’il en prenne souvent la forme –, puisqu’il peut être véhiculé par une image ou par un geste, voire résider dans la rétention d’une information (mensonge par omission). En admettant que le mensonge revête une fonction sociale, on peut l’appréhender comme un instrument ou une stratégie de manipulation afin de conforter (ou améliorer) une position dans l’espace social. Soumis à un jugement éthique, le mensonge semble enfin inscrit dans un système de valeurs ou de pédagogie sociale, tout en étant admis, voire exigé dans certains cas.

L’omniprésence du mensonge, ainsi que la variété des supports (énonciation, image, film, langage corporel…) et les multiples formes qu’il peut prendre (invention, falsification, plagiat, omission…) en font une notion variable qui traverse toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, mobilisant également les savoirs provenant des sciences naturelles (notamment des neurosciences et de la psychologie).

En philosophie, la question du mensonge apparaît centrale, et ce dès l’origine de la discipline. Contre l’immoralité du mensonge, mais également contre la sophistique, Platon affirme le lien fondamental entre philosophie et vérité. La pensée chrétienne, d’Augustin à Thomas d’Aquin, dénonce dans le mensonge une perturbation de l’ordre divin et un procédé diabolique. La condamnation du mensonge n’a cependant pas toujours été aussi univoque. La philosophie morale a constamment questionné la légitimité du mensonge, entre interdit absolu et justification ponctuelle, comme l’illustre l’opposition célèbre entre Emmanuel Kant et Benjamin Constant.

Dans l’histoire de l’art et de l’architecture, même si le terme de mensonge est rarement employé de manière explicite, il participe au champ lexical qui s’organise autour de la notion d’illusion et s’inscrit également dans l’opposition entre l’authentique et le faux. Si l’illusion est un terme particulièrement cher à l’époque baroque, la recherche de l’authenticité en ce qui concerne les matériaux, la reproduction de l’œuvre ou la relation entre contenu et représentation est une obsession de la modernité. L’architecture postmoderne, quant à elle, exploite volontiers les mascarades et les contradictions. De nos jours, les reconstructions de bâtiments historiques évoquent la question de l’origine, en faisant « mentir » le bâti sur son âge. À travers les époques, architectes et artistes se sont livrés à la manipulation de la perception et des systèmes sensoriels, tout en étant eux-mêmes sensibles aux intérêts commerciaux, aux attentes sociales ou institutionnelles, aux contraintes politiques. Un cas particulier illustrant la manipulation en art est la figure du faussaire, génie malhonnête. À un autre niveau, la question du faux en art invite à réfléchir à l’ensemble du réseau institutionnel qui participe à l’attribution – parfois fallacieuse – des œuvres.

Le mensonge étant (le plus souvent) un phénomène de la langue, les sciences linguistiques se sont, elles aussi, approprié la question. Harald Weinrich a proposé une analyse sur la construction linguistique du mensonge à plusieurs niveaux, incluant des réflexions sur les figures de style comme l’image et l’ironie (Weinrich, 1966). Plus récemment, les recherches autour du linguistic turn ont insisté sur la construction linguistique du savoir. Sans aller jusqu’à qualifier l’écriture scientifique de mensongère, ce tournant a questionné les critères d’objectivité et de vérité en prenant en compte les procédés narratifs et fictionnels qui transcendent toute production de connaissance.

Dans la littérature, le mensonge est d’une part mobilisé en tant que sujet de la narration, à travers tantôt des protagonistes menteurs, tantôt des narrateurs peu fiables ou manipulateurs. D’autre part, le champ sémantique du mensonge est aussi investi pour conceptualiser l’invention littéraire. La distinction, dans la Poétique d’Aristote, entre l’historien en tant que chroniqueur du particulier et le poète en tant que dépositaire des vérités générales, a initié un long débat
autour de la « vérité » littéraire et du rapport entre fictionnalité et réalité. Loin d’être une querelle d’érudits, le statut fictionnel des œuvres fait souvent l’objet d’une problématisation au sein de la narration même, comme, à titre d’exemple, dans le « mentir-vrai » de Louis Aragon.

Juridiquement, le mensonge est également difficile à appréhender. Il n’en existe pas de définition universelle dans les textes légaux, mais l’application concrète du droit mobilise des notions en relation avec la problématique du mensonge et de la vérité – par exemple dans les concepts de parjure ou de dol. Dans tous les cas, une simple dichotomie qui opposerait le mensonge, susceptible d’être sanctionné, à la vérité, relevant d’une obligation, n’existe pas – du moins pas techniquement. Moralement, la question est controversée, tant elle semble relever plutôt de la philosophie, de la sociologie ou de la théorie du droit. En même temps, la non-vérité (énoncée intentionnellement ou non) est un fait quotidien et doit donc être prise en compte par le droit, d’où l’intérêt de définir les notions de « mensonge » ou « mentir » dans le domaine du droit avec toutes ses facettes sociologiques, historiques, théoriques etc.

Si l’histoire semble pouvoir se définir comme une quête de vérité, elle ne peut toutefois se contenter d’une seule vérité, figée et immuable, le travail de l’historien étant une interrogation permanente du passé et des connaissances, à l’aune de nouvelles sources ou de nouveaux modèles d’interprétation (Jahan, 2007). Cependant, la notion de « mensonge », de falsification, semble, elle, être bien présente, comme l’a montré Henry Rousso. À travers son concept de « négationnisme » (Rousso, 1987), il dénonce ceux qui, par une démarche de falsification du travail de l’historien, visent la « négation pure et simple de faits bien établis » (cf. Jouanneau, 2008 : 118). Toutefois, à partir de cette opposition entre une vérité toujours en débats et une démarche volontaire de tromperie, il convient de s’interroger sur la manière dont on peut caractériser certaines pratiques et controverses : la lecture de l’histoire à travers un prisme idéologique fort ; les critiques radicales d’une position dominante dans l’historiographie, comme celle d’Ernst Nolte lors de la querelle des historiens (Historikerstreit) ; l’utilisation à des fins politiques de l’histoire, notamment lors de l’élaboration et de la glorification d’un récit national, etc. De plus, la notion de mensonge n’est pas seulement au cœur de la démarche éthique de l’historien, elle a également été un objet d’étude en soi. À la Renaissance et à l’époque moderne, c’est notamment autour des concepts de simulatio (l’action de faire apparaître une chose qui n’est pas) et de dissimulatio (l’action de cacher ce qui est) que s’est construite une véritable science du faux-semblant et du camouflage. Jean-Pierre Cavaillé et Jon Snyder ont ainsi montré l’importance que les élites intellectuelles et politiques attribuaient à l’art du masquage (Snyder, 2009 et Cavaillé, 2002). Pourtant, le mensonge n’a jamais été la prérogative des savants ou des notables, d’autant que les limites entre le façonnement de soi et le mensonge s’avèrent instables dans toutes les couches sociales (Davis, 1983). De fait, la longue histoire de l’imposture – Valentin Groebner l’a montré – est aussi l’histoire de l’identification et des techniques employées par les autorités pour figer l’identité individuelle de leurs sujets (Groebner, 2004).

Ce même phénomène fait aussi l’objet d’études au sein des sciences politiques, où vérité et mensonge jouent un rôle important, alors qu’il est rare que ces deux catégories soient explicitement utilisées. Affirmer qu’un discours est vrai est une caractéristique presque universelle de la parole politique, quitte à en faire un geste purement rhétorique – à l’instar de Nicolas Machiavel qui dissocie nettement «politique » et « morale » (Machiavel, 1972). Si la question de la légitimité d’une telle instrumentalisation peut se poser, le mensonge peut aussi être abordé sous l’angle de la philosophie politique. Les sciences politiques s’intéressant à la question de la constitution et du maintien de l’autorité, le mensonge produit une asymétrie en termes d’information qui constitue, comme Georg Simmel l’a montré, un instrument de domination et un moyen d’asseoir le pouvoir (Simmel, 2008). Le mensonge peut ainsi être considéré comme un élément structurel
des rapports politiques auquel il convient de s’intéresser de manière analytique et systématique.

Le dossier se propose d’étudier le mensonge dans ses différents contextes et manifestations. Plusieurs angles d’analyse – non exclusifs – du mensonge peuvent être envisagés :

1) L’illusion : Le premier axe porte sur la contre-vérité à laquelle le mensonge fait croire (fiction, façade, trucage, postiche), et qui semble devenir un principe constitutif de l’art et de la littérature, mais aussi de la publicité et des rapports sociaux dans leur ensemble.

2) L’instrumentalisation : Dans un deuxième axe, il s’agit d’analyser le mensonge au service d’un système de croyance ou de doctrines préétablies (idéologie, religion), ou de considérer le mensonge comme porteur d’un message ou d’un appel pragmatique (publicité, propagande).

3) La simulation et la dissimulation : Le troisième axe permet de questionner les frontières entre le vrai et le faux, en accordant une attention particulière aux catégories instables (mensonge par omission, mensonge diplomatique, s’opposant plus à « sincérité » qu’à « vérité », ou encore la distinction entre le vrai et le vraisemblable).

Le dossier thématique du numéro 9 de la revue Trajectoires invite donc à penser le mensonge dans une perspective interdisciplinaire. Les études cherchant à proposer une définition ou conceptualisation du mensonge, fondées sur des matériaux empiriques, théoriques ou littéraires sont particulièrement bienvenues. Trajectoires s’attachant avant tout à l’étude des mondes francophone et germanique, nous encourageons également les auteurs à proposer des études comparatives.

Trajectoires souhaite susciter l’intérêt de jeunes chercheurs (doctorants, post-doctorants, et éventuellement mastérants) en sciences humaines et sociales. Les propositions d’article en langue française ou allemande de 5.000 signes maximum (espaces compris) devront faire apparaître clairement la problématique, la méthode, le corpus/ le terrain, les éléments centraux de l’argumentation et la dimension franco-allemande. Elles sont à envoyer, accompagnées d’un CV
scientifique, au plus tard le 30 mars 2015 au comité de rédaction :

trajectoires@ciera.fr

Les auteurs sélectionnés seront prévenus à la mi-avril et devront envoyer leur texte avant le 1er juin 2015.
Les articles seront ensuite soumis à une double peer review. Des informations plus détaillées pour les auteurs sont disponibles sur le site de la revue : http://trajectoires.revues.org/472.

La revue Trajectoires, travaux de jeunes chercheurs du CIERA est publiée sur le portail revues.org : http://trajectoires.revues.org

Bibliographie

Aragon, Louis (1980) : Le mentir-vraiParis (Gallimard).

Cavaillé, Jean-Pierre (2002) : Dis/simulations : Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto  : religion, morale et politique au XVIIe siècle. Paris (Champion).

Davis, Natalie Zemon (1983) : The Return of Martin Guerre. Cambridge (Harvard University Press).

Groebner, Valentin (2004) : Der Schein der Person : Steckbrief, Ausweis und Kontrolle im Europa des Mittelalters, München (Beck).

Jahan, Sébastien (2007) : « Trous de mémoire, silences, relectures apologétiques et histoire de colonisation : du bon usage du terme négationnisme », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 101, en ligne : http://chrhc.revues.org/595.

Jouanneau, Bernard (2008) : La Justice et l’Histoire face au négationnisme : Au cœur d’un procès, Paris (Fayard).

Machiavel, Nicolas (1972) : Le Prince. Paris (Seghers).

Rousso, Henry (1987) : Le syndrome de Vichy. Paris (Seuil).

Simmel, Georg (2008) : « Zur Psychologie und Soziologie der Lüge », in : Individualismus in der modernen Zeit, Frankfurt am Main (Suhrkamp), p. 84-94.

Snyder, Jon (2009) : Dissimulation and the Culture of Secrecy in Early Modern Europe. Berkely (University of California Press).

Weinrich, Harald (1966) : Linguistik der Lüge. Heidelberg (Schneider).

Illustration : Han van Meegeren, Femme jouant du luth (d’après Vermeer), vers 1933, huile sur toile, 58 x 47 cm., Amsterdam, Rijksmuseum.

 

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